Rares sont les cinéastes capables de rendre spectateurs mal à l’aise, fascinés et incapables de décrocher leur regard — tout à la fois. Yórgos Lánthimos est de ceux-là. Depuis ses débuts en Grèce dans les années 2000, ce réalisateur athénien construit film après film un univers à part : des dialogues artificiels, des relations humaines réduites à leur mécanique la plus froide, et une étrangeté qui colle à la peau longtemps après le générique.
Sa filmographie est courte mais dense. Chaque film est un objet cinématographique à part entière, difficile à ranger dans une case. Voilà pourquoi tant de spectateurs cherchent par où commencer — ou dans quel ordre regarder ces œuvres déconcertantes.
Les films grecs : là où tout commence
Kinetta (2005) et Canine / Dogtooth (2009)
Kinetta est son premier long-métrage, peu distribué hors de Grèce, tourné avec des moyens dérisoires. Trois personnages rejouent des scènes de crime dans un hôtel vide. C’est brut, expérimental, parfois maladroit — mais le ton Lánthimos est déjà là : distance clinique, comportements inexpliqués, monde légèrement désaxé.
Dogtooth (2009), c’est l’autre histoire. Palme d’or à Un Certain Regard, diffusé dans le monde entier, ce film fait basculer Lánthimos dans la reconnaissance internationale. L’histoire : des parents élèvent leurs trois enfants dans un isolement total, leur inculquant un langage et des règles inventés. Le mot « mer » désigne un fauteuil. Le mot « zombie » désigne un petit jaune. La violence est ordinaire, présentée sans affect. Difficile à regarder, impossible à oublier.
💡 Par où commencer ?
Si vous découvrez Lánthimos, commencez par Dogtooth ou The Lobster. Ces deux films donnent la meilleure idée de son univers sans nécessiter de connaître le reste de sa filmographie.
Alps (2011)
Moins connu, Alps explore une idée aussi simple que dérangeante : une association secrète propose à des familles en deuil de jouer le rôle du défunt, moyennant rémunération. Lánthimos creuse encore la question de l’identité, du rôle social, de la performance des émotions. Le film divise — certains y voient sa pièce la plus froide, d’autres son travail le plus rigoureux.
La période anglophone : la consécration internationale
The Lobster (2015)
Premier film en anglais, The Lobster installe Lánthimos dans le paysage du cinéma mondial. Dans un futur proche, les célibataires ont 45 jours pour trouver un partenaire — sinon, ils sont transformés en l’animal de leur choix. Colin Farrell joue un homme qui choisit d’être transformé en homard s’il échoue.
Le film est à la fois une satire du couple, une fable dystopique et une comédie absurde. Primé à Cannes (Prix du jury), il attire un public plus large que les films grecs. Rachel Weisz, Léa Seydoux, John C. Reilly : le casting international ancre définitivement Lánthimos dans une autre dimension de production.
« Quand vous trouverez qu’il vous est difficile de faire les choses seul, vous repenserez à cette période et vous apprécierez d’avoir quelqu’un à vos côtés. »
— Réplique de The Lobster, 2015
Mise à mort du cerf sacré (2017)
The Killing of a Sacred Deer est son film le plus éprouvant. Un chirurgien cardiaque (Colin Farrell, à nouveau) entretient une relation ambiguë avec un adolescent dont le père est mort sur sa table d’opération. Quand les enfants du chirurgien commencent à perdre l’usage de leurs jambes, une logique de punition inexorable s’enclenche.
Lánthimos s’inspire ici d’Iphigénie d’Euripide. Le film évite toute explication surnaturelle — comme souvent chez ce réalisateur, l’étrange est traité avec le même calme que le banal. Les amateurs de Films de phénomènes paranormaux basés sur des faits réels trouveront ici une façon radicalement différente d’aborder l’inexplicable — sans effets spéciaux, sans musique anxiogène, juste une mise en scène glaciale.
⚠️ À garder en tête
Mise à mort du cerf sacré contient des scènes de violence graphique et des thèmes lourds (mort d’enfants, culpabilité). Pas un film à lancer un soir de fatigue émotionnelle.
La Favorite (2018)
Changement de registre apparent. La Favorite se passe au XVIIIe siècle, dans la cour de la reine Anne d’Angleterre. Trois femmes — la reine (Olivia Colman, Oscar de la meilleure actrice), sa confidente Sarah Churchill (Rachel Weisz) et une nouvelle venue ambitieuse (Emma Stone) — se livrent une guerre de pouvoir aussi féroce que drôle.
C’est son film le plus accessible. La comédie y est mordante, le rythme vif, les costumes somptueux. Mais Lánthimos reste Lánthimos : la caméra grand angle déforme les visages, les décors, les perspectives. Le pouvoir y est traité comme une mécanique absurde, les émotions comme des instruments. La Favorite reçoit dix nominations aux Oscars — un record pour lui.
| Film | Année | Prix / Reconnaissance |
|---|---|---|
| Dogtooth | 2009 | Palme d’or Un Certain Regard |
| The Lobster | 2015 | Prix du jury, Cannes |
| La Favorite | 2018 | Oscar meilleure actrice (Olivia Colman) |
| Pauvres Créatures | 2023 | Lion d’or, Venise + Oscar meilleure actrice |
⚡ Pauvres Créatures : le sommet (pour l’instant)
Une réinvention de Frankenstein
Pauvres Créatures (Poor Things, 2023) est probablement son film le plus ambitieux visuellement. Emma Stone joue Bella Baxter, une femme ressuscitée par un chirurgien excentrique avec le cerveau de son propre fœtus. Elle grandit, apprend, désire, part explorer le monde — sans les filtres moraux que la société impose d’habitude aux femmes.
Lion d’or à Venise, Oscar de la meilleure actrice pour Emma Stone, le film dépasse les 35 millions de dollars de recettes mondiales pour un film d’auteur — un score remarquable. Lánthimos s’autorise ici une liberté formelle inédite : décors de studio hallucinatoires, couleurs saturées, objectifs fisheye. L’étrangeté devient presque joyeuse.
Kinds of Kindness (2024)
Sorti en juin 2024 à Cannes, Kinds of Kindness marque un retour à un format plus fragmenté : trois histoires distinctes, les mêmes acteurs dans des rôles différents (Emma Stone, Jesse Plemons, Willem Dafoe). Plus aride que Pauvres Créatures, plus proche de l’expérimentation de ses débuts grecs. Jesse Plemons repart de Cannes avec le Prix d’interprétation masculine.
✅ À retenir
La filmographie de Lánthimos suit une courbe claire : expérimentation radicale en Grèce → reconnaissance internationale avec The Lobster → consécration grand public avec La Favorite et Pauvres Créatures → retour à l’essentiel avec Kinds of Kindness. Il ne cherche pas à se répéter.
Ce qui distingue Lánthimos de tous les autres
Un langage cinématographique immédiatement reconnaissable
Plusieurs éléments reviennent d’un film à l’autre :
- Les dialogues dits à plat, sans inflexion émotionnelle, même dans les situations les plus intenses
- L’utilisation d’objectifs grand angle ou fisheye qui distordent subtilement l’espace
- Des règles sociales absurdes présentées comme parfaitement normales par les personnages
- Une violence soudaine, traitée avec la même neutralité que le reste
- Des animaux comme métaphores (le homard, le cerf, les lapins de La Favorite)
Ce style est polarisant par définition. Soit on entre dedans, soit on décroche au bout de vingt minutes. Pas de demi-mesure.
Des thèmes qui reviennent obsessionnellement
Lánthimos n’est pas un cinéaste du divertissement — il interroge les structures de domination, le conditionnement social, la liberté individuelle face aux normes imposées. Chaque film pose la même question sous une forme différente : jusqu’où acceptons-nous les règles d’un système avant de réaliser qu’elles sont arbitraires ?
Cette obsession rapproche son travail — de loin et par contraste — de certains films qui traitent de phénomènes inexpliqués ou de réalités alternatives, comme ceux que l’on retrouve dans l’univers des OVNI et du paranormal : dans les deux cas, on remet en question ce que l’on tient pour acquis sur la réalité. Lánthimos, lui, le fait sans effets spéciaux.
10
nominations aux Oscars pour La Favorite (2018) — un record dans sa carrière
🎯 Dans quel ordre regarder ses films ?
Pour le spectateur curieux mais prudent
Si vous n’êtes pas habitué au cinéma d’auteur exigeant, voici un ordre raisonnable :
Le plus accessible, le plus drôle, le plus récompensé. Une porte d’entrée idéale.
L’absurde devient systémique. Plus déroutant, mais toujours avec une vraie dose d’humour noir.
Son œuvre la plus riche visuellement. Une fois habitué à son ton, ce film devient une expérience rare.
Pour ceux qui veulent aller au bout : les films les plus sombres et les plus exigeants.
Pour le cinéphile aguerri
Regardez tout dans l’ordre chronologique. La progression stylistique est fascinante à suivre — on voit comment Lánthimos affine, amplifie, parfois tempère ses obsessions. Kinetta peut sembler anecdotique, mais il donne la mesure du chemin parcouru. Voir comment un cinéaste construit son langage sur vingt ans, c’est une leçon de cinéma en soi.